À une vingtaine de kilomètres d’Antananarivo, l’agitation de la capitale s’efface progressivement.
La circulation devient moins dense, les constructions s’espacent et les collines des Hautes Terres reprennent leurs droits. Nous partons à la découverte d’Ambohimanga, l’un des lieux les plus importants de l’histoire malgache.
Bien avant que le Rova de Tana ne devienne le centre du pouvoir, cette colline fortifiée fut l’un des principaux sièges de la royauté merina. C’est ici qu’Andrianampoinimerina établit son pouvoir avant d’entreprendre, à la fin du XVIIIᵉ siècle, l’unification du royaume de l’Imerina. Ambohimanga demeurera ensuite la capitale spirituelle de la monarchie, même lorsque le pouvoir politique sera transféré à Antananarivo.
Le site est aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il témoigne d’une civilisation qui s’est développée sur les Hautes Terres entre le XVe et le XIXe siècle, bien avant l’arrivée des Français.
Dès que nous franchissons l’une des imposantes portes de pierre, nous ressentons une atmosphère très différente de celle des palais visités la veille à Tana.
Ici, quelques meubles sont encore en place.
Il n’en faut pas davantage pour que l’histoire reprenne vie.
Une estrade, un lit, des objets, des boiseries sombres, des pièces aux dimensions modestes… Nous ne parcourons plus seulement une succession de salles vides. Nous pouvons imaginer les souverains se déplacer dans ces maisons, recevoir leurs conseillers, rendre leurs décisions ou accomplir les rituels liés à la monarchie.
Cette présence, même discrète, nous touche.
Elle rappelle surtout une évidence que l’histoire coloniale a parfois reléguée au second plan : Madagascar possédait déjà ses souverains, ses institutions, ses traditions, son architecture et une organisation politique élaborée bien avant l’arrivée des Français.
L’histoire de la Grande Île n’a pas commencé avec eux.
Elle s’écrivait ici depuis des siècles.
En découvrant les bâtiments, nous sommes surpris par la sobriété de l’architecture et de la décoration. Les lignes sont simples, les pièces dépouillées, les jardins ordonnés. L’ensemble dégage une harmonie presque zen, avec quelque chose de japonisant.
Cette fois, il ne s’agit pas seulement d’une comparaison née de notre imagination.
Nous apprendrons au cours de la visite que les influences et les échanges asiatiques occupaient déjà une place importante dans l’histoire de Madagascar, et que certains liens étaient notamment établis avec le Japon. Cette parenté esthétique paraît alors moins fortuite. Elle rappelle également les origines austronésiennes d’une partie du peuplement malgache, venues d’Asie du Sud-Est bien avant la période des royaumes merina.
Ambohimanga est aussi une terre de sépultures.
Plusieurs des souverains les plus prestigieux de Madagascar y ont été enterrés. Le lieu reste profondément associé au culte des rois et des ancêtres, et conserve pour de nombreux Malgaches une dimension spirituelle qui dépasse largement celle d’un simple monument historique.
C’est peut-être cela qui nous touche le plus.
Autour de nous, des Malgaches avancent lentement entre les bâtiments et les tombeaux. Certains viennent en famille. D’autres restent silencieux devant une sépulture ou écoutent avec attention le récit des souverains qui ont façonné leur pays.
Ils ne sont pas seulement venus visiter.
Ils sont venus marcher sur les traces de leurs ancêtres.
Le calme du lieu invite naturellement à ralentir. Rien ne semble figé, pourtant. La mémoire est encore présente, entretenue par ceux qui continuent à venir ici avec respect.
Autour du palais, les rues prolongent cette impression.
De belles maisons de brique rouge se dressent sur les pentes, hautes et fières, avec leurs balcons et leurs toits de tuile. Les églises apparaissent entre elles, leurs clochers dominant les habitations. Comme dans le centre ancien de Tana, cette terre rouge si caractéristique de Madagascar donne aux façades une couleur chaude et profonde.
Nous quittons Ambohimanga avec le sentiment d’avoir approché quelque chose d’essentiel.
La veille, les palais de Tana nous avaient raconté le pouvoir.
Ici, sur cette colline paisible, nous avons rencontré ses racines.
Didier CUJIVES