

▪️ À l'occasion du Mondial du Rhum 2026, qui s'est achevé ce jeudi à Paris, Laurent Masseron (à gauche), fondateur du Domaine Pari Pari, et Marotea Vitrac, président du Syndicat des producteurs de rhum de Polynésie française, ont porté la voix de la filière polynésienne et défendu son projet d'indication géographique. Crédit photo © Joey Nicles Modeste.
Derrière cette démarche collective se dessine une ambition de long terme : faire reconnaître le rhum polynésien à travers une indication géographique (IG), un label destiné à garantir l'origine, les savoir-faire et la qualité des productions. « C'est le gage d'un travail bien fait, mais surtout un moyen de le faire savoir aux consommateurs », explique Marotea Vitrac.
Le modèle revendiqué est celui des Antilles françaises, dont les appellations d'origine ont largement contribué à la notoriété et au développement des exportations depuis les années 1990. Ingénieur agronome et agroalimentaire de formation (ISTOM, ENSIA), Marotea Vitrac voit dans cette reconnaissance officielle un levier essentiel pour structurer et développer la filière. « Aujourd'hui, nous avons largement couvert notre marché local. La prochaine étape est naturellement l'export », souligne-t-il.
▪️ Une récompense décernée au Mondial du Rhum 2026, symbole de la montée en puissance du rhum agricole polynésien.
Crédit photo © Joey Nicles Modeste.
Les volumes demeurent encore modestes : chacune des quatre distilleries exporte environ 10 000 bouteilles par an, principalement vers la France et l'Europe. Mais les perspectives de croissance sont bien réelles. L'obtention d'une indication géographique permettrait d'unifier les pratiques autour d'un cahier des charges partagé, soumis à des contrôles indépendants, tout en renforçant la visibilité et la crédibilité du rhum agricole polynésien sur les marchés internationaux.
L'aventure du rhum pur jus de canne en Polynésie remonte au début des années 2010. Les premières expérimentations sont lancées en 2011 et 2012, avant l'arrivée des premières bouteilles commercialisées en 2015. Dès l'origine, les producteurs nourrissent une ambition collective. « Nous avons tout de suite voulu construire une grande filière », raconte Marotea Vitrac. Une idée qui pouvait sembler audacieuse à l'époque, mais qui reposait sur une évidence économique : dans toutes les grandes régions tropicales du monde, la canne à sucre et le rhum constituent des activités exportatrices majeures.
« Le rhum est un produit qui se conserve, qui se bonifie avec le temps, et la canne est une culture parfaitement adaptée à notre environnement », résume-t-il.
▪️ Deux visages de la Polynésie au Mondial du Rhum 2026 : Marotea Vitrac, président du Syndicat des producteurs de rhum de Polynésie française, et Maimiti, venue à Paris soutenir les producteurs polynésiens dans leur démarche de reconnaissance internationale. Crédit photo © Joey Nicles Modeste.
L'un des atouts de cette jeune industrie tient également à la capacité des différents acteurs à travailler ensemble. Deux des quatre distilleries appartiennent à d'importants groupes agroalimentaires du territoire, dont le groupe familial Brasserie de Tahiti. Malgré des histoires entrepreneuriales parfois concurrentes, les dirigeants ont choisi de fédérer leurs efforts autour d'un objectif commun : la création d'une identité forte pour le rhum polynésien. « C'est cette entente qui nous permet d'avancer beaucoup plus vite. Aucun d'entre nous n'aurait pu porter seul un projet de cette ampleur », estime-t-il.
La singularité du rhum polynésien ne tient pas seulement à son terroir. Elle repose également sur un choix agronomique audacieux : celui de cultiver des variétés ancestrales de canne à sucre, à rebours des standards de l'industrie mondiale. Alors que la quasi-totalité de la production sucrière repose aujourd'hui sur des cannes modernes issues de programmes de sélection développés à partir de la fin du XIXe siècle, les producteurs polynésiens ont préféré remonter le fil de leur histoire. Leur objectif : retrouver les cannes cultivées autrefois dans l'archipel, bien avant l'industrialisation de la filière. « Nous sommes allés chercher les cannes de nos grands-mères », raconte Marotea Vitrac.
Lorsque les premiers projets de rhum agricole voient le jour au début des années 2010, il n'existe pratiquement plus de culture organisée de canne à sucre destinée à la distillation en Polynésie française. Les pionniers de la filière parcourent alors les îles à la recherche des derniers plants conservés dans les jardins familiaux. « Nous faisions du porte-à-porte pour récupérer des boutures et remplir l'arrière d'un pick-up afin de planter notre premier hectare », se souvient-il.
Au-delà de l'aventure entrepreneuriale, cette démarche relève presque de l'archéologie végétale. Elle permet de redonner une place économique à une plante profondément enracinée dans la culture polynésienne. Longtemps utilisée dans la médecine traditionnelle, lors des cérémonies ou comme plante ornementale, la canne à sucre faisait partie du quotidien des populations bien avant l'arrivée de l'économie moderne.

▪️Patrick Loger, l'initaiteur du Mondial du Rhum consacré à l'univers du rhum et au spiritourisme, a échangé avec Marotea Vitrac et Laurent Masseron autour du développement et du rayonnement international du rhum agricole de Polynésie française. Crédit photo © Joey Nicles Modeste.
Au cœur de cette redécouverte figure une variété emblématique : l'Ilimoutou, plus connue dans le monde sous le nom de « canne de Tahiti ». Son histoire épouse celle des grandes explorations du Pacifique. Découverte à Tahiti par les navigateurs européens au XVIIIe siècle, elle est ensuite introduite dans de nombreuses colonies tropicales. Selon Marotea Vitrac, cette variété devient même, à la fin du XIXe siècle, l'une des cannes les plus cultivées au monde pour la production de sucre. « C'est une histoire largement oubliée aujourd'hui », regrette-t-il.
En remettant ces variétés anciennes au cœur de leur production, les distilleries polynésiennes revendiquent une identité singulière dans l'univers du rhum. Elles misent sur un héritage agricole unique, à la croisée de l'histoire, de la biodiversité et de la culture océanienne.
▪️Le public du Mondial du Rhum 2026 à la découverte des rhums agricoles de Polynésie française.
Crédit photo © Joey Nicles Modeste.
La filière poursuit d'ailleurs son développement à un rythme soutenu. Les surfaces cultivées sont passées d'une cinquantaine d'hectares il y a trois ans à près de 80 hectares aujourd'hui. Les producteurs tablent déjà sur 150 hectares dans les cinq prochaines années. Une montée en puissance qui accompagne une ambition clairement affichée : faire émerger, depuis le cœur du Pacifique, une nouvelle référence mondiale du rhum agricole.